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Gérald Hervé
Hervé Baudry
LA NUIT DES OLYMPICA
Essai sur le national-cartésianisme
PAGES CHOISIES
(IV)
Collection Ouverture Philosophique
LHarmattan, 1999
EXTRAITS VI (II, 1, 4 : Le fourvoiement des Lumières )
Lorsque Voltaire écrit à propos de lexécution de linfâme Etienne Benjamin Deschauffours, brûlé vif le 24 mai 1726 en place de Grève, quil convient de "proportionner les peines aux délits" (35), il commet une singulière bévue - mal informé? ou alors il biaise salement tout en faisant le jeu du pouvoir, et se réservant le beau rôle, cette fois, pour une mauvaise cause.
Car il ne sagit pas dune autre affaire Calas, ou Sirven, ou La Barre. Le dénommé Deschauffours, un personnage qui préfigure les héros de Sade, a été convaincu de rapts, proxénétisme, viols denfants, atteinte à lintégrité corporelle (castration), et meurtre... Mais la commission constituée sur Arrêt du roi, jugeant en dernier ressort (le procès ne pouvant donc donner lieu à appel au Parlement) na retenu que le crime de sodomie. La condamnation vaut pour lexemple et, renouant avec un usage depuis longtemps tombé en désuétude, le Lieutenant Général de Police la fit crier et placarder dans les rues de Paris. Afin que nul nen ignore. Surtout le bon peuple. Et notre Voltaire en bémol parmi les loups! Cest lamalgame, alors, quil eût fallu dénoncer pour plus de justice - et avec quelle force!
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Mais il ny eut point pour Voltaire (hélas!) daffaire Diot-Lenoir - qui neût pas manqué dajouter à sa gloire.
Deux ouvriers surpris un soir de janvier 1750 par un guet de la rue Montorgueil, furent brûlés six mois après en place de Grève, le 6 juillet. A cinq heures du soir (Arch. Nat. X2 A III 4 et X2 A 764).
Ne cherchons pas, pour la suite, une rupture, cest-à-dire quelque évolution positive, du point de vue qui est celui de la (divine) raison cartésienne: ante ou post Descartes. Cest de la même eau. Tous héritiers du même héritage.
On peut le dire autrement: cela nest pas entré dans nos moeurs. Car autant que dune question de morale, il sagit dune question de culture - en ce lieu de la plus grande hypocrisie sociale (36).
Il demeure que lhomosexualité est un fait immense et lune des grandes problématiques de lanthropologie. Cette problématique est toujours nôtre en 1997, face à des valeurs (seulement avouées ou pétitionnées) ou contestées (lEglise catholique aussi, avec les propos de son pape, joue à cache-cache avec lhomosexuel (37) ) - cette question que nignoraient pas les philosophes de lAntiquité: peut-il y avoir la moindre pétition humanistique là où lhomme nest pas maître de son corps, de son avoir-propre? (38)
Mais nous avons cru pouvoir faire comme si depuis 2000 ans il était possible de condamner à la clandestinité, sans conséquence grave pour léquilibre de notre culture, une minorité sexuelle évaluée de 5 à 7% de la population générale, selon les approximations les plus étroites.
"Je préfère être détesté pour ce que je suis que dêtre aimé pour ce que je ne suis pas", avait dit quelquun de célèbre et de compromis...
Nous avons condamné à lanonymat, à la dissimulation, au mensonge social le plus grand nombre de cette minorité, les "meilleurs" et les plus obscurs, en choisissant de nous amuser dans la galerie mondaine, avec la minorité de cette minorité, oubliant le peuple des catacombes. Inversion généralisée où les homosexuels éprouvent la violence sociale qui leur est faite, prônée en valeur de sublimation, de self containment, dans cette société qui a mutilé lancienne Philia, tout asservie quelle est au modèle exclusif du couple reconnu et de sa goinfrerie hétérosexuelle.
Comment ne seraient-ils pas alors (et souvent vis-à-vis deux-mêmes) lobjet de maints chantages crapuleux (39)- ou de celui que lEglise na cessé de pratiquer, elle, à leur égard, - le chantage à la spiritualité, grâce à ce péché - chantage par excellence - à la vocation - car elle a une dilection toute particulière pour cette tendance (si souvent inconsciente) mais quelle sait, avec quel flair, subodorer chez les faibles, ou, pour la faute elle-même, consommée, dune qualité quasi ontologique, et si souvent portée à puiser dans ce vivier des pécheurs réels ou potentiels (les chrétiens tordus) pour y trouver de nouveaux fonctionnaires de Dieu (40) (mais malheur aux réfractaires, aux hérétiques et autres relaps).
Voltaire avait certes raison dassocier le clergé à la pédérastie. Mais un arbre lui a caché la forêt.
EXTRAITS VII (II, 2, 2 : Descartes et le milicien )
"Jai fait dire des messes pour les victimes juives."
Déclaration de Paul Touvier au procès de Versailles du 29 mars 1994
Et voilà que le dilemme se présente à lui: à la suite dun attentat commis contre Philippe Henriot, zélateur véhément de la collaboration avec lAllemagne nazie et suppôt de la Milice de Vichy, N otages français sont en passe dêtre fusillés par larmée doccupation - auxquels pourraient être substitués - cest un choix - (comme dans le sacrifice dAbraham, en holocauste) non pas un bélier, mais 7 Juifs.
"Ma seconde maxime, a déjà dit Descartes, était dêtre le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je my serais une fois déterminé..." (41)
On a compris que le milicien Paul Touvier a choisi et quil va (maintenant) se justifier par une certaine philosophie française...
La situation générale ne tombait pas en son pouvoir, mais, de ce qui était en son pouvoir, dans son appréciation des faits - dans leur dénombrement -, il na rien omis...
Nous inversons la phrase de Descartes, où la subordonnée conditionnelle surplombe la principale:
..."encore que les événements nous fissent voir, par après, que nous nous sommes trompés... si nous faisons toujours ce que nous dicte notre raison, nous naurons jamais aucun sujet de nous repentir" (42).
La raison dont il parle ici nest point la raison générale, ni la raison sensitive ou imaginative (à savoir limagination ou la sensibilité - à son filtre: je pense que... je sens, que jimagine), mais lintuitus, raison intellectuelle qui lui fait considérer les choses hic et nunc, offrant les moindres risques derreurs - à lévidence, que 7<11 (ou à N) (si N>11).
Cest le nombre de prisonniers qui attendent la mort à Rilleux-le-Pape, dans la banlieue de Lyon, le 28 juin 1944. Le milicien opère ses déductions-soustractions: 11 - 4 = 7, sept otages choisis seront exécutés à laube, le jour suivant: Krzyzkowski. Schlisselman. Glaser. Benzima. Zeizig. Bock. X (inconnu) (43).
EXTRAITS VIII (II, 3, 1 : Les clercs à loeuvre )
Au sein de notre Université, quelle pruderie, quelle pusillanimité éditoriale, à côté de la profusion des publicistes mal-pensants du XVIIIe siècle (44).
Aujourdhui, en France, tout ce qui, en philosophie, ne sacrifie pas au prêchi-prêcha universitaire de lEstablishment culturel, ce qui heurterait la pensée couchée-là, la pensée apprise, se trouve verrouillé. On tolérera à la rigueur quelques réflexions out of tune du sacro-saint prêt-à-penser religieux (ou dérivé) de notre culture chrétienne, mais lattaque de front dicelle, la reprise du pamphlet coriace, du brandon incendiaire, jamais. Tout doit être dit à propos, tamponné, assourdi, feutré - sous largument du respect dû aux pensées de lautre (dominant), fussent-elles idiotes - la philosophie couvrant désormais la religion! - et, bien sûr, aux personnes qui les professent, ces mères-porteuses des idées qui nous empoisonnent.
Qui, dans la pensée libre (et furieuse), ne chercherait quelque nouvelle Hollande? (45)
EXTRAITS IX (II, 3, 2 : Petites et grandes actualités cartésiennes de la France éternelle)
Un même constat aux bords extrêmes de léchiquier: "Cest sous le signe du cartésianisme que se fera en France le développement réel de la pensée et de la vie sociale", a écrit lauteur du Dieu caché (46).
Et Jean-François Revel, de son côté, mais à droite, relève chez Descartes trois traits du comportement français, "linaptitude à tirer parti des leçons de lexpérience", "lincapacité de supporter la contradiction" et "le refus de changer davis devant une objection valable" (47).
Comme il ne saurait être question ici dévoquer une quelconque psychologie des peuples (innéiste et constitutionnelle), il nous semble préférable de mettre en cause des facteurs dordre culturel et éducationnel qui font en sorte que la France, dans son obstination, ressemble à Descartes et que notre philosophe national lui emprunte ces mêmes traits qui servent à caractériser la gent de lHexagone.
Question dapprentissage. Qui le premier? De loeuf ou de la poule? Cocorico! La France nexhibe-t-elle pas pour emblème le plus singulier des volatiles de basse-cour, le coq crotté et ergoteur (48) ? Les pages qui suivent nous apportent lécho de son chant tonitruant.
..."Le fromage français avait fait du chemin...
Passion sentimentale, arrogante, geignarde pour une figure de géométrie au milieu du monde qui va se raidissant, se décharnant, se résorbant...
Mes chers amis, le pays de Descartes..."
P. Drieu La Rochelle (49)
Trivialités de Pécuchet - et impostures académiques: notre "esprit cartésien", notre "sens de la mesure" (cartésien), notre clarté (cartésienne) - autant de lieux communs, clichés, stéréotypes, de poncifs que lon rencontre (presque) chaque jour dans les médias, écrits ou parlés, et qui, témoignant de la paresse desprit, ont sans doute la prétention dapporter une plus-value à lexpression journalistique (50).
Sortie du Cogito, toute la philosophie européenne a attrapé la coqueluche française.
La philosophie traite une question "comme une maladie", écrit Wittgenstein dans ses Investigations (51) - aussi a-t-elle pris Descartes comme remède (quelque catholicon?) - sans pour autant enrayer le mal français.
Toujours il y eut de lépate cartésienne dans lair...
Cela commença, il est vrai, à une époque où limportance (cest-à-dire la diffusion) de la philosophie cartésienne se trouvait être liée à la prééminence dune langue, dune puissance politique (52).
EXTRAITS X (II, 4, 1 : "Et au commencement..." Synopsis des religions )
Théo-cosmo-anthropogénèse: de la modestie des origines à la transe parano-mégalomaniaque de lAbsolu
On sefforce vers la Vérité, sans médiation, hors du temps, de toute connaissance et notamment (sciemment?) de la paléontologie humaine. Une approche extragénéalogique en quelque sorte. Génération spontanée de lesprit quexprime aussi lexpérience du Cogito sous la forme de lintériorité
Se dire spiritualiste, cest attester implicitement dune origine/naissance autre que purement terrestre/humaine.
La première question (désintéressée et point encore tout à fait métaphysique) que se posa lhomme sur les sites primitifs, encore tout engourdi danimalité: celle de son origine, de sa naissance - unde? Il lui apporta, en premier, une réponse mythique, en proie à la peur de ce qui lui était lointain (au-delà de son limes endogamique), hors du ventre (de la caverne originelle), hostile, une nature contraire, point faite pour lui et donc par un autre (la première grande Deductio/déclinaison de laltérité) - qui lui était supérieur, dont il tentera de se concilier les faveurs En vain le cherchera-t-il dans les bois (lorsque Henry Thoreau écrivit ses Walden, les forêts dEurope étaient déjà défrichées ).
La spiritualité a une histoire, un cursus, vécue, certes, mais aussi transmise, exprimée par les mots dune langue - les intonations dune voix (humaine). Une diachronie significative: celle des scolastiques médiévaux nest pas celle des transcendantalistes américains (Emerson, Thoreau), marquée par "le deuil, la mélancolie de limmigration" et les nouveaux mythes dune terra incognita - fût-elle une nouvelle (et future) patrie, celle du Ciel.
Un double mouvement, alterné, contrarié, récessif, de dé-valorisation/sur-valorisation scande ce que lon a appelé cette marche de lEsprit (absolu de Hegel, noosphère ou point W ).
Le tragique nest pas aujourdhui que les croyances traditionnelles soient de plus en plus minoritaires (destitution des églises, crise des vocations, progrès dune intelligence athéiste), mais que ceux qui disent ne plus croire ne savent même plus pourquoi, se plaçant ainsi dans une sorte de négativité spirituelle au lieu de laffirmation plénière dune raison objective à ne pas se déjuger au regard de vérités qui ne contraignent plus.
Tragique, labsence de fondement de la pratique de la raison, pour ceux qui sen réclament, quand ils ne sabandonnent pas à dautres cultes, de la militance sans foi. Car il ny a pas de non-foi sans raison: jamais la foi nest sans cause: on ne la perd pas, on labandonne devant ce qui paraît plus puissant quelle - des motifs à ne plus croire.
Tout de même, la raison nest pas donnée à lorigine, mais produit dun long apprentissage et jamais conclusif. Pas de raison sans connaissances et pas de connaissances sans le progrès in(défini) de ces connaissances par quoi la raison même de lhomme ne trouvera jamais son terme, car le terme est déjà à lorigine - derrière lui, son être-au-monde. Priorité ontologique et non plus sorties - par des bretelles métaphysiques.
EXTRAITS XI (II, 4, 3 : Litanies intempestives )
Lhomme entre deux infinis, disait Pascal - digne héritier - mais non pas au milieu - entre les deux extrêmes, il faut choisir!
Mais lhomme daujourdhui philosophiquement parlant est le contraire dun parieur - dans tous les cas de figure il sait désormais quil est joué, et quon veut le récupérer dans un sens ou dans un autre: conversion ou subversion - ce contre quoi il sobstine dans le refus de toute croyance qui ne le représente plus.
Cest à un monde bien différent de celui du passé, et imprévisible, quil doit faire face, assumant dans lordre des connaissances, et dans linsatisfaction persistante dun connaître encore tenu par les instances de pouvoir, une révolution autrement plus importante que celle qui bouleversa jadis le monde ptolémaïque, - la novation mentale (homo novus) des siècles à venir na même pas encore atteint lhomo copernicus et galileus (et lobscurantisme encore puissant en ce domaine galiléen, au sens de lépître paulinienne et au patronymique). Nous en sommes toujours au néolithique de la pensée.
Einstein ne fit que passer: il rassura un temps (il appartenait encore à la vieille génération de la croyance - et si méfiant à légard des jeux de hasard).
Aujourdhui, les dés en sont jetés - des rayonnements fossiles au bruit de fond, lunivers ne change pas et ne changera pas de sens à ses yeux: lhomme daujourdhui sait que, comme lui, il est mortel. Et alors?
"la mort nous en dit davantage sur la vie humaine que limmortalité." (53)
La mort nexistait que comme mort individuelle - je meurs parce que dautres me survivent: un regard. Une mémoire / lhistoire humaine y trouve son compte.
Mais si tout lunivers/collision planétaire/extinction des étoiles disparaissait avec moi? La mort, si exacte, si privée, aurait-elle encore un sens - de quelle mémoire antérieure ou posthume? Elle nen aurait aucun. On meurt, telle est la vérité insoutenable et cependant soutenue - essentielle, et cependant subsidiaire par rapport à cette vérité qui nen est pas une - une vérité blanche et la page qui reste à écrire - combien différente de lancienne métaphysique:
il y a encore tant de choses à faire!
Mais quune éducation tout autre y préside!
Si mal nommée, voilà ce qui se désigne journalistiquement sous le nom de crise des valeurs.
"The matter of fact" - telle pourrait être la devise du prochain millénaire. Et pas aussi simple que la dénonceraient ceux qui jusqualors ont sacrifié lhomme à de pseudo-transendances hors monde.
On a fait philosophie de ce qui nétait que réponse à une question psychologique et sans réponse en philosophie. Or, la vie nest pas un concept philosophique - la mort, non plus. Dont on a fait si longtemps notre seule morale - à la Descartes, en termes quantitatifs - jamais ni lune ni lautre ne furent moins respectées.
Il y a une qualité de la vie, une qualité de la mort. Le diront les hommes de demain (54).
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Les matons de la spiritualité
Lexpression na rien dexcessif. Nétait-ce pas là le rêve de la (parfaite) Cité ca(v)(s)erne platonicienne avec ses cercles de gardiens et de gardiens-auxiliaires?
Le spiritualisme religieux dans lhistoire des hommes (et les expériences de pouvoir temporo-spirituel) a fait ses preuves - négatives - de la Bosnie au Rwanda.
Lhumanité ne sen sortira pas par un plus, mais par un moins spirituel - en privilégiant non pas le concept-limite de Dieu (qui implique aussi celui de limmortalité de lâme (55) ), ou des entités substitutives telles que les religions marxistes les avaient instituées en substantivant des signifiés, mais en considérant que tout concept nest lui-même quun signe mental général qui ne saurait être un interprétant logique ultime, "précisément parce que, étant un signe, il a lui-même un interpétant logique" (56).
Aussi ne peut-il, dans cette sémiotique en acte, se refermer sur lui-même comme la couronne de fer entièrement close, symbole de souveraineté du concept, tel que lont exhaussé au-dessus de la raison les philosophies classiques (et psychologisantes) et mentalistes de la croyance.
Pas de concept des concepts. Pas de concept fermé en son propre discours.
Anti-Descartes, Charles Sanders Peirce et Theodor W. Adorno, dans ce qui fut jusquici la déploration de la raison, se dressent aux antipodes de tout ce courant spiritualo-idéaliste ante et post-kantien - cest dire que Descartes linaugura dans notre modernité, et que Kant et ses successeurs éponymes le perpétuèrent jusquà lorée de ce nouveau millénaire
Or, cest justement parce quelle ne peut être quobjective que la raison, ainsi que la montré Peirce (et après lui un Wittgenstein), nest pas spécifiquement humaine (57).
Pour lavoir oublié, les Lumières ont connu le fourvoiement dun tel oubli. Toute rationalité transcende la raison opérante en ce sens quelle ne se confond pas avec la croyance individuelle - elle nest support daucune foi.
La communauté illimitée des agents rationnels ne casse pas la chaîne des connaissances qui forme le savoir humain - et dont aucune ne boucle en un retour terrorisant pour exclure tout ce qui nest pas lui.
Le verbe être lui-même perd sa royauté de prédication-révélation. Et le mythe de lidentité.
Ce qui se profile à lhorizon-limite de la connaissance (et dune théorie de la connaissance qui sest jusquici toujours présentée à nous en savoir contemplé), cest la continuité du penser et de la recherche en ce monde - et non pas en un arrière-monde auquel lespoir se tiendrait chevillé (ce qui ne saurait entraîner de la part des vrais/faux croyants que mépris pour les corporels - de la philosophie antique).
Jamais la vérité ne saurait ici en perspective se poser comme indépendante de lesprit humain en tant que corps de lhumanité tout entière. Et ceci vaut pour chacun des hommes; au lieu davoir souci de leur âme (dune confession différente), commencer par respecter leur corps: orthodoxes contre Bosniaques, catholiques croates contre Serbes Et comment oublier Belfast?
Ainsi la vérité peircienne demeurera-t-elle indéfiniment un would be (58). La logique, en situant les conditions de sa propre objectivité, en trace elle-même les limites qui justement sont sans fin: les termes sinversent. Linfini est redescendu du ciel sur terre. Si notre savoir est aujourdhui limité, en aucun cas notre pouvoir de connaître et daccroître son objet. En toute logique - dans le champ des connaissances accumulées qui est celui de la matière/énergie et de ses corps individués. Et qui jamais ne constitueront la Vérité. Prééminence de lindéfini sur linfini de la métaphysique traditionnelle.
Dès lors, la vérité du monde ne sera jamais que celle de ce quaurait été le monde si celui-ci venait à disparaître (- que naurait eu lieu que le lieu).
Et aucun pouvoir de se lapproprier.
En quoi léthique rejoint ici lontologie et se manifeste peut-être aussi la supériorité de la croyance juive laïcisée sur la chrétienne militante.
Lavenir de la raison nest plus dès lors celle des Lumières, mais de pénombre conquise sur terre par un peu plus de clarté dans les idées et dans les corps. Un peu plus dattention apportée aux choses de ce monde - et à leur justice, au sens grec.
EXTRAITS XII (II, 4, 4 : Platitudes spiritualistes )
Renversement de la charge (ou de limmortalité de lâme comme principe politique)
Il va de soi que lâme est immortelle - cest une telle certitude (avec celle de son indépendance par rapport au corps) que "la charge de la preuve incombe à celui qui la nie bien plutôt quà celui qui laffirme..."
Qui a écrit cela? Thuriféraire de Descartes, Jacques Chevalier qui, ministre dans le gouvernement de Vichy, préconise "la cléricalisation des écoles..." en prenant sans doute pour modèle le collège Stanislas, à Paris, pépinière de nos élites, où, pour la philosophie, Descartes était à lhonneur. "Au cúur de cette vieille forteresse chrétienne... peu ouverte à lesprit des Lumières - fermée à la modernité et recentrée sur un cartésianisme chrétien qui répondait à la devise des armoiries de la maison: "Français sans peur, chrétien sans reproche" (59).
Et, pour une telle philosophie, ce tiers exclu: lagnostique: "la vie nest pas neutre, il faut prendre parti hardiment" (60).
En ces années noires, cest le triomphe de la philosophie spiritualiste française - et universitaire: lapogée du cartésianisme - mais aussi un peu de Malebranche, un peu de Maine de Biran, un peu de Lachelier, de Boutroux - tous Français, avec le grand Descartes, et même, dans les limites du quota autorisé, un peu de Bergson (cet antisémitisme-là nest aucunement biologique, nous dit-on alors, mais dEtat). Et cette autorité fait loi.
Mais daucuns, de mauvais vouloir, de professer une confession autre que la chrétienne pétainiste... Comment oser nier que notre âme soit immortelle?
Le philosophe gallican aurait pu ajouter:
-"Allez donc dans un musée de paléologie et, derrière les vitrines, regardez sur les tamis ces fossiles humains, tibias croisés, fragments dos pariétaux ou docciputs datant de plusieurs centaines de milliers dannées, tirés de sites et gisements protohistoriques, et dites-vous bien que ce crâne-là (en son entier) (en cet instant même) vous regarde (den Haut) car cette âme est immortelle". (Vous le croyez vraiment?) A moins quune ligne de partage (et de coupure eschatologique du temps) ne distingue à jamais une humanité en deçà - non humaine - de cette humanité au-delà de la venue de Jésus-Christ (61)
EXTRAITS XIII (II, 4, 5 : Vers un penser nouveau )
Où a-t-on vu que le christianisme ait jamais proclamé la valeur infinie de la personne humaine? Certes pas dans les Evangiles qui parlent seulement de libération possible de lhomme du péché, par la croyance et la foi en la grâce du Père (et la Passion du Fils tout Amour).
Il ny est question que dobéissance à lesprit de la Loi (devenue dAmour), ce qui implique plus une idée de devoirs que de droits (comme sil pouvait y avoir un devoir damour...).
Toute une tradition chrétienne en attestera... Jusquà Joseph de Maistre, et au-delà de son "illuminisme" ou du "messianisme social" de la fin du siècle dernier (et du nôtre): lordre de la Volonté divine se présentant comme une obligation (religio) (sécularisée ou pas) de lhomme envers le droit (éternitaire) de son Créateur. Eschatologie. Economie du salut. Les fins dernières ne sont pas de ce monde, mais du Royaume au-delà...
Et même pour les croyants sociaux, insupportables aux yeux des fidèles les plus traditionalistes qui trépignent au sein de lEglise dans leur impatience dactes de justice, lEglise ne les tolère-t-elle pas essentiellement que parce quils lui appartiennent?
Marx lui-même a évoqué lintimité étroite du communisme et du christianisme évangélique des origines - la première grande pétition égalisatrice (des âmes, avant celle des biens).
Comment lhomme pourrait-il prétendre y passer de zéro à linfini?
Eux aussi, quoi quils disent, ces clercs "appartiennent" encore, soi-disant libérés. Et protestent en vain, comme André Comte-Sponville. Toujours en position de faiblesse, ou de défense, face à quelques vérités impossibles à dire ou intolérables - celles-là mêmes qui touchent moins à la personne de Jésus-Christ (son historicité ou ses prédécesseurs - avant lui, le Discours de Bénarès) quà son message même.
Le vrai libre-penseur, pour combien de temps encore? un homme seul, na pas droit de cité. Son (faux) prototype na jusquici été pressenti quà travers la triste figure de lintellectuel nietzschéen, toujours sous lemprise (ou lempire) de la contre-dépendance. Mais le scandale est déjà là - il suffit de regarder nos moeurs - dune pensée libre (et de la liberté de la dire) détrônant la primauté jusquici accordée aux intemporels, ce christianisme des riches quest le platonisme dominant.
Une pensée-critique, une pensée-courage, enfin parvenue au summum de son caractère péjoratif, la moins crédible pour les fidèles de toute obédience - celle-là même des déboussolés, des marginaux, des malséants de cette société - la nôtre - où prévaut le sexe et sa paranoïa, qui naura cessé jusquà son dernier jour de shypostasier elle-même. Et de promouvoir une éthique de mensonge.
Incapable de supporter une pensée contraire - seulement de loser - et de révéler ainsi limposture de ses mythes ("Tant quil y aura un mendiant, le mythe sera possible")...
Dans lEurope multicolore (cette vache) (ou lAmérique), à lère des grands nombres et de leurs masses humaines, une telle libération ne sera pas le fait dun homme ou de quelques hommes, mais de cet immense collectif, déjà en marche, - de lavancée même de la lente et inexorable déculturation chrétienne.
NOTES
Islam/Chrétienté - que pourrait-on tirer, comme enseignement, de ces deux parenthèses dans lhistoire où ces confessions furent amenées à coexister au sein dun même imperium arabe sous les Ommeyades dans le royaume de Cordoue, du huitième au treizième siècle, et, à la suite de ce dernier, lorsque sébaucha le grand rêve sicilien (éphémère) de Frédéric II Hohenstaufen sous lempire germanique?
La France ne connut pas de telles collusions - hors des situations coloniales. (Même à lépoque moderne, emblématique de cet écartèlement entre deux cultures: un Lawrence dArabie...) Bien plus est-elle apparue très tôt comme le pays en garde de la chrétienté qui initia laventure des Croisades...
En outre, "ce serait se tromper gravement que de croire que lamour de la femme a commandé pendant tout le Moyen-Age la vie sentimentale et sexuelle de lAndalou, quels que fussent son milieu et sa classe sociale. Sans doute a-t-il été grand amateur de femmes, mais ce penchant na que rarement réfréné chez lui une tendance en quelque sorte congénitale à lhomosexualité. (...)
Que la pédérastie ait été si couramment pratiquée en Espagne musulmane, quelle y passât bientôt pour une forme quasi normale des rapports sexuels, on nen voudrait pour preuve, parmi bien dautres, que le Hub-al-walad du Calife al Hakan II... le Diwan dIbn Kuzman..." (E. Lévi-Provençal, Histoire de lEspagne musulmane. Le siècle du Califat de Cordoue, Ed. Maisonneuve, 1953, t. 3, p. 444-51)
En ces temps de chasse au pédophile (une variété comme une autre de chasse à lhomme - cf. Scènes de chasse en Bavière du cinéaste Fassbinder), la lecture de tels documents ne peut que renforcer les sentiments antiarabes de certains mouvements de la droite extrême - et dailleurs. Cela joue plus quon ne croit. (Un prélat des Gaules ne vient-il pas - en ce mois de juin 1997 - de démarquer les valeurs occidentales des valeurs "gréco-arabes"?)
Il reste quelque chose du vieux ressentiment dans ce pays où longtemps persista le refus de reconnaître linfluence civilisatrice de lIslam. Aujourdhui même, en pleine crise didentité de notre société, il sexprime parfois de façon quasi viscérale, si ce nest pathologique, avec haine, à lencontre des Arabes, et pas seulement en milieu populaire, avec, toujours, dans les situations paroxystiques, largument majeur proféré: "ils ont des moeurs contre nature"! Mais tous les dits et les non-dits sur un tel sujet devraient faire lobjet danalyses plus approfondies...
Comme aux rossignols, crevons-leur les yeux afin quils chantent plus beau.
(41) "Daprès le Discours de la méthode, "il me sembla aussi, vers la fin, que je pouvais déterminer, en celles [les vérités] mêmes que jignorais, par quels moyens et jusque où, il était possible de les [questions] résoudre" (AT VI, 21, nous soulignons). Nulle anticipation kantienne dans ces propos, mais lindice, au contraire, de létonnante singularité de la pensée cartésienne: car les idées de résolution, de moyen et de fin ne sont pas cloisonnées dans trois ordres que lon pourrait appeler psychologique, cosmologique et théologique: elles sont intimement liées, non pas à la manière des Anciens en ce sens que la fin serait donnée avec le moyen, ou le moyen avec la fin, et que le travail de lhomme serait de retrouver ce lien, mais dans un sens proprement cartésien qui, privilégiant cette fois la résolution, exige de compenser le défaut de lun par le développement de lautre: il faut toujours se donner soit le moyen soit la fin pour chercher son correspondant. Cest dans cette perspective nouvelle quil faudra repenser la "morale provisoire" du Discours de la méthode qui applique simplement cette règle dialectique - je dirais aussi: propre à lexercice de lanalyse - de nêtre "point irrésolu en mes actions, pendant que la raison mobligerait de lêtre en mes jugements" (AT VI, 22, nous soulignons; v. B. Timmermans, op. cit., p. 88).
Dont le milicien a pris acte.
(42) A Elisabeth, 4 août 1645 (souligné par nous).
Et encore: "Javoue quil est difficile de mesurer exactement jusquoù la raison nous ordonne que nous nous intéressions pour le public; mais aussi nest-ce pas une chose en quoi il soit nécessaire dêtre fort exact: il suffit de satisfaire à sa conscience et on peut en cela donner beaucoup à son inclination." (à la même, 6 octobre 1645)
"Ce dont je suis clairement convaincu est vrai". Telle est linterprétation que donne Peirce (5.264) de lintuition cartésienne, conviction subjective qui se voudrait pourtant nécessaire et universelle... Descartes a remplacé les mystères de la foi "par un formalisme tout aussi autoritaire et inexplicable, celui de la conviction personnelle érigé en certitude, ce qui revient à "faire de simples individus les juges absolus de la vérité" et à placer lépreuve ultime de la certitude dans la conscience individuelle" (cité in Cl. Tiercelin, op. cit., p. 83).
Le milicien ne peut penser au-delà de la croyance, laquelle croyance est celle de la conscience/connaissance. Et de lui ce que Peirce dit de Descartes, que "la distinction entre le fait pour une idée de paraître être claire et de lêtre réellement, ne lui est jamais venue à lesprit" (5.391).
Parfois une tautologie criminelle: lorsque ce superbe solipsisme cartésien se confond avec la raison dEtat, et que le pseudo-moindre mal est avancé par les défenseurs du régime de Vichy comme la raison dêtre de ce dernier...
De ce point de vue, il est vrai, la France ne pouvait plus se payer le luxe de faire preuve de générosité cest-à-dire dhonneur au sens cartésien: elle nen avait plus les moyens. Que nen étudie-t-on les raisons sordides? Le lecteur intelligent ou de coeur saura bien reconnaître à la fois la validité et la limite dun tel rapprochement entre lauteur des Méditations et ce milicien de Vichy, traître, patriote, proxénète (libertin?), dévot, ermite, délateur, salaud (au sens sartrien et au-delà...). Mais la question demeure, à titre emblématique, dans léconomie même de ce raisonnement en défense: le Dieu trompeur se serait-il à ce point changé en un Descartes trompeur? "Toute ma vie na été quune énorme tromperie. Je crois bien que jarriverais à tromper Dieu. Quimporte! Jen suis bien à ce point où Dieu et le Diable ne font quun." (P. Touvier, op. cit., p. 244)
Autre exemple de ce gap dans les dates de traduction dans ce pays qui fut "mère des arts": Process and Reality de A. N. Whitehead, publié en 1929 simultanément à New-York (Macmillan Company) et à Cambridge (University Press), fut traduit en espagnol en 1956, en italien en 1965, en allemand en 1979; en français, il ne la été quen 1995 (!) - lhonneur en revient à la Faculté des Lettres de Nice (/Californie?). Grâce à la diligence de D. Janicaud, D. Charles, R. Sasso et quelques autres (avec le concours, là aussi, du Centre National du Livre). En France, lédition philosophique de haut niveau sous assistance éditoriale, mais la pseudo- para-méta-philosophie et la vulgarisation approximative y font rage...
Lhonneur perdu de François Mitterrand de Jean-Edern Hallier: 250 000 Français se précipitèrent en quelques jours pour acheter ce livre de crainte quil ne fût saisi comme celui du docteur Gruber, Le Grand secret. Vieil atavisme, réflexe conséquent au pays de largument dautorité et de la soumission référentielle - et ce, au bord du troisième millénaire, au pays des Droits de lHomme si prompt en ce domaine à faire la leçon au monde. La censure (et lautocensure) toujours présente chez un peuple qui ne jure que par le mot liberté alors quil a toujours été plus sensible à la revendication égalitariste quà la liberté même de conscience, de pensée et dexpression.
Non pas comme en pays anglo-saxon lêtre-là face à une censure impensable, mais le couché-là habituel. Dailleurs ce livre eût-il été saisi que cela neût point fait donde. The matter of fact. Cest comme ça, chez nous.
Contrairement à ce que pense René Rémond, il ny a point "renonciation sincère de lEglise à ses prétentions de régenter par voie dautorité la société moderne" ("Lanticléricalisme, une idéologie périmée?", Etudes, juin 1996).
(46) L. Goldmann, op. cit., p. 250.
Linfluence (de) nest pas explicative, mais lorsque, dans des conditions historiques et sociales différentes, sétablit la référence à Descartes, celui-ci (en loccurrence, la pensée de lauteur des Méditations) sactualise à nouveau et rend son intemporalité (platonisme, idéalisme conscientiel, masqué par quelque réalisme) patente. "Or, en histoire, linfluence nous semble un fait posthume à expliquer et non pas un principe explicatif."
Descartes na cessé de jouer dans lhistoire de la pensée en France ce rôle de catalyse rétrospective (voir L. Goldmann, Sciences humaines et philosophie, Gonthier, 1966, p. 159).
(49) Gilles, coll. Folio, 1990, p. 560.
(53) M. de Diéguez, op. cit., p. 58.
(56) Ch. S. Peirce in Ch. Chauviré, op. cit., p. 80.
(57) "Ainsi les pensées dun auteur sont plus dans une copie imprimée de son livre que dans son cerveau" (7.364, in eod., p. 52] . Et, "lisant" cette pensée nous travaillons sur des signes, actualisés, ou potentiels par rapport à lobjet du penser et par rapport à linterprétant que nous sommes - ces signes renvoyant à dautres signes dans une "poursuite illimitée".
(59) E. Roudinesco, op. cit., p. 28.