Gérald HERVÉ : une exclusion sous le signe de Descartes
Ce livre est né d’une blessure existentielle. Son auteur, jeune Commissaire de la Marine Nationale dans les années cinquante, a été exclu de la Marine, sur un soupçon d’homosexualité.
-"Je me dois de vous punir pour le respect de ce Dieu auquel je crois", trancha à son égard le Commissaire Général de Marine (issu de l’X). Désormais, indigne de servir les armes de la France. Une "affaire" dans laquelle jouèrent un rôle décisif l’Aumônerie Catholique aux Armées et la haute Administration mandarinale de la rue Royale.
-"Je ne crois pas qu’il soit humain de lui briser sa vie", avait pourtant conclu dans son rapport l’Officier-Inspecteur, mais la Raison fut évoquée en réplique par le même Commissaire Général qui se targuait de Dieu - et se plaça sous le signe de Descartes.
l’auteur de ce livre pourrait dire encore le bafouement du principe de non-confessionnalité de l’Etat et la disparité de traitement dont il fut victime, car, en l’occurrence, et pour le même motif, d’autres que lui, mieux-nés, furent mutés au Quai d’Orsay dans la Carrière... (après une période de retraite spirituelle...)
"Mes maîtres m’ont appris qu’il y avait deux France, les héritiers de l’Ancien Régime et ceux de la Révolution", a écrit Jean Daniel.
Devenu, après bien des tribulations et d’humiliations, Maître de Conférences à l’Université de Rennes, Gérald Hervé n’a cessé de s’interroger toute sa vie sur la figure emblématique (et problématique) de ce capitaine français qui partit d’un si bon pas... (?)
Son exclusion de la Marine et ce livre sur Descartes forment aujourd’hui un tout.
La Nuit des Olympica se veut aussi l’Anabase réfléchie (et nationale) à la source d’une telle amputation du corps social. (Quel gâchis humain !)
Règlement de compte, peut-être, mais avant tout, compte de justice. A l’âge de l’auteur, il ne peut plus être apuré que par des mots et des pensées encore vivantes.
La Nuit des Olympica
A travers ce Descartes iconoclaste (un Discours terrassant ?), Gérald Hervé accomplit son "voyage au bout de la nation". Après tout, au nom de quoi fut-il frappé, sinon de la spiritualité ? Eh bien, parlons-en de la spiritualité! tel fut le principe de ce livre. Deinde cartesiana...
Voici le premier Descartes d’ambiance - une attaque frontale ad hominem, élevée à la hauteur d’une querelle culturelle (et nationale)... A l’instar de ce quidam athénien qui en avait assez d’entendre appeler Aristide le juste - ici, Descartes, le raisonnable.
La spiritualité franco-cartésienne revisitée en 1997. Contre Hobbes (un Anglais) et Gassendi (un "Italien"), avec Descartes la philosophie française avait définitivement pris ses marques: nous sommes (officiellement) spiritualistes, donc cartésiens. Une philosophie-culte, une philosophie rétro, qui est toujours nôtre - Descartes plus que jamais présent et sans cesse invoqué - un de ces "blocages" ferroviaires aussi importants que ceux de la SNCF.
La France cartésienne (d’aujourd’hui): une spiritualité raisonnable. Point de trop (à Droite). Une raison spiritualisée. Point de trop (à Gauche). Et la France toujours entre deux chaises (thomistes).
On a été eus avec Descartes, cette valeur fiduciaire représentative d’un certain way of life (mental), de cette "viscéralité de l’ethnocentrisme culturel français".
En réalité une immense Cléricature, tous bords politiques confondus, qui est tout sauf cette raison universelle qu’elle prétendit être.
Raison cléricale qui perdure bien au-delà de ses pétitions de principe opportunistes: Descartes (comme Vichy) "le philosophe des petits arrangements".
A l’orée du troisième millénaire (sera-t-il aussi sanglant que le précédent?), la raison à sauver n’est pas celle de Descartes qui, sous couvert des Lumières, a contribué à la confusion généralisée: croyances sonnant le glas de l’humanisme religieux. Et de toutes les mystifications laïcisantes puisées à cette même source qui n’a cessé de marquer la structure de l’epistémé bourgeoise.
Sous les auspices de la Belle France de G. Darien, l’auteur s’interroge (et nous entendons leur voix) sur ce haut-lieu commun, sans cesse ressassé, selon lequel nous sommes tous héritiers de la rationalité cartésienne.
Du Descartes universitaire aux aperçus sur la France contemporaine, la Nuit des Olympica illustre comment et à quel prix les poncifs de notre pensée et les clichés de notre mémoire se reflètent dans le miroir d’une telle cléricature.
Reprendre ici le combat libertin/libertaire entrepris au dix-septième siècle contre la spiritualité des bien-pensants et l’ontologie du régime cartésien. Tant de dogmes tantôt érigés, tantôt abattus - accorder enfin cet espace de liberté aux perdants d’une raison non-croyante.
Tolérance? rationalisme? Avant tout, cibler la bêtise, l’incongruence du maccarthysme chrétien et de sa théologie - l’imbécillité, plénière, comme la Grâce.
"Quel est le sens de l’hostilité en philosophie, se demandait Karl Jaspers? Peut-il y avoir une polémique philosophique?"
La même question que reprend ce livre injuste et inspiré - où la sévérité et la rigueur de l’argument se trouvent si souvent tempérés par l’impertinence de ton et l’humour du propos.